Cupcake à Versailles
À la rentrée 2026, une exposition aux allures de pop culture et au goût de glaçage à la vanille s’annonce à Versailles. Le Petit Trianon s’apprête à fêter les vingt ans du film Marie-Antoinette de Sofia Coppola. En 2006, donc, Kristen Dunst, muse suprême de Coppola, alors âgée de vingt-quatre ans, entrait dans la peau de la jeune monarque dont les jupons et ses froufrous autour du cou n’auront pas suffi à lui maintenir la tête lors d’une tragique après-midi de 1793.
Le film retraçait une partie de la vie de la dauphine, s’ouvrant sur un bout de son enfance en Autriche, mais surtout sur son long et fastidieux trajet pour arriver en France (Historiquement parlant, ce n’est qu’au moment de son mariage qu’elle est devenue première dauphine de France. Avant cela, elle était archiduchesse. La noblesse a comme un goût d’achevé.). Il a marqué les esprits par son esthétique pastelle et pop-rock, la réalisatrice ayant allié film d’époque et bande son contemporaine tout droit sortie d’un teenage movie. Mais quand on sait que Sofia Coppola est elle-même inscrite dans une monarchie (celle de son père), héritière directe d’un géant du cinéma italo-américain, comment ne pas y voir une esquisse un tantinet biographique.
En attendant l’exposition prévue pour septembre, il nous est possible de faire nos devoirs, une rétrospective sur le film, son esthétique, et surtout son sous-texte.
Qu’ils mangent de la brioche !
C’est dans ses Confessions, écrites en 1765, que Rousseau a esquissé l’histoire selon laquelle une grande princesse à qui on aurait dit que le peuple n’a même pas de pain, aurait répondu que la brioche se présentait comme une bonne alternative. « Qu’ils mangent de la brioche! ». Cette anecdote, présente, en réalité, dans plusieurs récits, pas uniquement ceux de Jean-Jacques Rousseau, ne permettent pas de savoir s’il s’agissait réellement de Marie-Antoinette, et c’était même peu probable. Ce qui est sûr, c’est que l’Histoire ne lui a pas fait justice de ce côté-là. Coppola aborde la question sous un autre angle, proposant de dépeindre la dernière reine de France comme ce qu’elle était au départ : une pauvre gamine, tout au mieux une adolescente quand elle arrive à Versailles, pour qui le monde du peuple ne peut pas faire sens, puisqu’on ne lui a jamais signifié que celui-ci existait.
Comment blâmer une enfant repue de sucre glace si toute sa vie fut façonnée dans la soie et la lassitude?
Une autre branche du film de Sofia Coppola nous incite à nous questionner sur la façon dont la jeune femme fut projetée de la cour d’Autriche à la cour de France comme une balle de jeu de paume : à grand coup de raquette. Sans anesthésie. La scène du mariage entre la future reine et Louis XVI nous a laissé le souffle coupé : il n’y a pas plus beau décor que la Chapelle royale de Versailles pour célébrer l’union divine. Les décors baroques, tout droit sortis d’une peinture de Jean-Honoré Fragonard, feraient presque sortir les yeux de leurs orbites. On étouffe sous une pluie de moulures dorées, de bois torsadé, de drapés rallongés. L’orgue annonce l’union, et bien que la bande son soi étouffée par l’instrument, on pourrait presque entendre le bruit des talons sur le carrelage de marbre annonçant l’avancée de la jeune femme vers son promis, résonnant comment un tambour. La scène est en proie à une grande symétrie, sauf sur les plans rapprochés de Marie-Antoinette : elle reste sur une ligne de tiers de l’image. Elle est désaxée. Elle ne rentre dans aucune case, alors même qu’elle doit rentrer dans la plus difficile de toutes. Le pays qui fera d’elle sa
reine, en fera aussi sa victime. Marie-Antoinette apparaît comme la blanche colombe d’un magicien qui aurait raté son tour, la tuant dans la cage de laquelle elle était censée s’échapper. D’ailleurs, à la fin de la scène, on entend les oiseaux chanter depuis l’extérieur de la chapelle.
La symétrie revient souvent dans le film. Soulevant parfois une pointe d’ironie : le lendemain de la nuit de noces du jeune couple, les dames de chambre, alignées devant le lit, tirent leur révérence. La caméra, située à hauteur du lit, ne donne à voir que leur tête lorsqu’elles se baissent. Elles sont officiellement décapitées par le lit.
This, Madame, is Versailles !
Si les décors, évidemment baroques, puisque tournés à Versailles, constituent le paysage du film, la cinématographie de Lance Acord (Buffalo 66’, Lost in Translation) vient quant à elle appuyer l’atmosphère
cotonneuse du film. Puisque Marie-Antoinette évolue dans un décor en carton-pâte, lisse malgré les reliefs, l’image adoucie et peu contrastée de Lance la place dans un univers de petite fille rêveuse. C’est un point
commun que l’on retrouve dans Lost in Translation, autre œuvre de la réalisatrice. Peut-être sa plus connue.
Ce qui est intéressant à observer, c’est la reproduction picturale à laquelle s’exerce le long-métrage : on avait évoqué Fragonard, mais il n’est pas faux de dire que le film s’inspire très largement de la peinture
rococo, au-delà des costumes et des décors, mais aussi dans la composition de l’image, des contrastes et saturations choisies. C’est là que se situe toute l’intelligence artistique du film : le Rococo a succédé au Baroque au XVIIIe siècle. Au départ, le Baroque, que l‘on parle de peinture, de sculpture, d’architecture ou d’arts décoratifs, avait pour but de transcender le spectateur par la stimulation des sens, faisant opposition au Classicisme de la Renaissance. Le maniérisme du Baroque était, dans un sens, hautement spirituel.
Le Rococo, quant à lui, prend la suite du Baroque pour étudier des sujets nouveaux : la frivolité, le libertinage, la plaisanterie. On passe d’un art spirituel à un art plus sociétal, satirique, et d’autant plus maniéré. En
prenant le parti-pris de ranger la cinématographie du film du côté du Rococo plutôt que de celui du Baroque, ce n’est pas juste un choix de cohérence artistique de l’époque de Louis XVI, c’est aussi un choix de sous-texte intelligent en vue de ce que le film raconte. La critique simple et directe d’une société qui se veut grave, pleine de règles et de mondanité, pourtant si légère et ridicule. En replaçant le personnage de Marie-Antoinette dans une atmosphère rococo, on la situe dans un monde ou les sens son sur-stimulés, où la réalité n’a d’égale que son absurde, où le confort matériel cache une profonde détresse émotionnelle.
Marie-Antoinette :
« This is ridiculous. »
Madame la comtesse de Noailles :
“This, Madame, is Versailles! »
Trucs en plume
Lors de l’exposition à venir, il sera possible d’observer les costumes originaux du film, crées par la costumière italienne et ex-étudiante des Beaux-Arts, Milena Canonero, détentrice de quatre Oscars pour ses costumes. Les costumiers et costumières du cinéma font partie de ces métiers dont on voit le travail sans le regarder. Il est toujours à l’écran, mais rarement identifié, mis à part peut-être dans les films d’époque, de science-fiction, ou tout cinéma demandant un minimum d’effort esthétique au-delà des habitudes. Pourtant, Milena Canonero est celle qui a confectionné les costumes de nul autre que ceux de Stanley Kubrick pour Clockwork Orange ou encore Bary Lyndon. Elle l’avait rencontré auparavant sur 2001 : A Space Odyssey. Une chose qu’elle a retenue de sa collaboration avec le réalisateur : toujours commencer par la tête.
Dans Marie-Antoinette, au-delà de la simple question des perruques pour faire correspondre l’image à un réalisme d’époque, ces dernières évoluent sur la tête de la protagoniste à mesure que son personnage
évolue. Encore enfant d’Autriche, elle ne porte rien sur la tête, si ce n’est sa chevelure blonde acier naturelle. Une fois à la cour de France, pour rentrer dans les codes, les perruques montées en l’air et bouclées jusqu’à la racine apparaissent. Mais c’est vers le milieu du film que la direction artistique du long-métrage décide de faire évoluer le port de tête de Marie-Antoinette vers quelque chose de supra, avec l’arrivée du
personnage de Léonard. Ce dernier, archétype du meilleur ami gay (Sofia Coppola est très proche du créateur Marc Jacobs, autour de qui elle a dédié son premier documentaire, présenté lors de la 82ème édition
de la Mostra de Venise, en 2025. Parenthèse à part) fashion et tranchant. C’est au moment où la dauphine commence à perdre pied avec la réalité, plus que ce n’était déjà le cas, qu’elle se retrouve avec des perruques hautes comme des pommiers et des oiseaux en fausses plumes perchés dessus.
Le travail d’une chef costumière comme Canonero est de révéler les personnages par leur identité esthétique, en plus du maquillage et de la coiffure. Il y a une véritable évolution identitaire de la dauphine à
mesure que le film change de ton. Les costumes sont aussi un vecteur de l’information. Dans une des scènes du film, lorsque son valet l’informe des soucis du pays, Marie-Antoinette se contente de lui demander quelle manche de sa robe, alors en pleine confection, il préfère. Avec ou sans froufrous ?
Marie-Antoinette ne serait pas un film extra s’il n’était pas allé au bout de sa quête costumière. Les équipes du film ont fait appel à la maison de soierie lyonnaise Prelle, existante depuis 1752, et qui avait fabriqué
et fourni des soies au château de Versailles au XVIIIe siècle. La maison s’était attelée à reproduire de la soie pour le tournage.
Mais Sofia Coppola non plus ne serait la it-girl du cinéma féminin si elle-même n’avait pas réalisé le rêve de toutes les fanas de chaussures : laisser l’un des plus grands créateurs de soulier chausser la dernière
reine de France. Car l’entièreté des chaussures de la reine a été créée par Manolo Blahnik. Le créateur de chaussure préféré de Carrie Bradshaw. Dans une interview livrée à Vogue en octobre 2025, il explique : « Madame Coppola m’a contacté car elle voulait que les chaussures soient vivantes, qu’elles ne ressemblent pas à des répliques de musée. J’ai été complètement enchanté par l’idée d’une jeune reine réinterprétée
avec une sensibilité moderne. Nous avons utilisé des soies exquises, des boucles d’inspiration ancienne, des rosettes, des talons délicats. J’ai travaillé aux côtés de la légendaire costumière Milena Canonero. Elle
est l’une des plus grandes costumières du cinéma, avec un goût exquis. Elle a cette rare capacité à faire revivre l’histoire. Je me suis senti très libre en créant ces modèles, que j’ai faits à la main moi-même. »
La plus grande polémique du film : une paire de Converse apparaissant fièrement sur l’un des plans du film, bien évidemment gardé au montage. Cet anachronisme assume rapprochent un peu plus le personnage
du film de sa réalisatrice.
Toute la partie costume sera peut-être la plus exquise de cette exposition. De quoi aller se rafraîchir chez
La Durée après la visite du Petit Trianon et le retour sur le film culte, ses accessoires, histoires de tournage
et ses décors cotonneux.