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Histoire de Chloe

Chloé, c’est la fille qui passe tous ses étés à Saint-Tropez.

C’est la fille qui porte son bagage émotionnel dans un sac en osier de plage, trop chic pour être hippie, trop hippie pour n’être que chic. Chloé s’est forgée dans la dentelle, dans la soie, les silhouettes des femmes qui ont besoin de vêtements pour vivre, et non pas de vivre pour les vêtements. Chloé est tantôt Lolita, tantôt une diva des médinas. La silhouette Boho chic par excellence. Chloé, c’est aussi une fille de la Rive Gauche, qui a été pensée selon l’élan révolutionnaire présent à l’ère de sa création. Plus qu’une maison de mode, Chloé est un pied de nez aux conventions sociales et de mode de l’époque.

Gabrielle « Gaby » Aghion (nom de son mari et ami d’enfance Raymond Aghion), fondatrice de la Maison, est une femme née dans la culture, littéralement : d’une maman italienne et d’un papa grec, elle est issue de la bourgeoisie intellectuelle de gauche, née à Alexandrie. Chloé est une maison marquée par des références culturelles esthétiques profondément méditerranéennes. La mère de Gaby Aghion, femme élégante, bourgeoise, fait faire ses robes par des couturières d’Alexandrie, en se basant sur les modèles à la mode de Paris. Dès son enfance, la future directrice artistique observe la féminité comme une modalité propre, une extension inhérente aux femmes qui l’entourent. Plus qu’une question de genre, la féminité est un mode de vie, de pensée, de mouvement. À l’époque, les grandes Maisons de mode ont pour ADN de se faire discrètes et de répondre davantage à des problématiques esthétiques qu’à des problématiques de vie. En prenant de l’âge, Gaby fait un choix. Elle qui connaît tant la mode de par son milieu, qui a tant soif de vivre, se lassant de sa vie de femme bourgeoise consommatrice, prend la décision, à 31 ans, de proposer ses services de fournisseuse aux grandes marques qu’elle côtoie (Dior, Schiaparelli, Carven…). En 1952, Chloé voit le jour.

À proprement parler, c’est du jamais-vu : une femme bourgeoise, n’étant pas censée travailler, et encore moins censée fournir quoi que ce soit à des maisons de mode, devient entrepreneure. Néanmoins, la vie de Gaby a jusque-là été rythmée par des discussions philosophiques de la gauche, de rencontres mondaines intellectuelles et artistiques ; à son arrivée à Paris en 1945, elle rentre à Sciences Po avec son mari. Elle aura toujours été loin de la bourgeoise oisive.

Le premier défilé Chloé a lieu au Café de Flore, lieu des artistes et intellectuels parisiens, en 1958. C’est une collection printemps-été, la première collection de prêt-à-porter de luxe. Depuis sa création, Chloé a vu passer différents couturiers à sa direction. Jusqu’en …, Gaby Aghion jouait le rôle de « directrice artistique », mais n’ayant jamais fait de couture, et se considérant elle-même comme non talentueuse, elle préférait utiliser son flair hors norme pour dénicher ses futurs talents. Parmi eux, l’iconique Karl Lagerfeld, rapidement devenu son unique couturier vu l’ampleur de son talent, jusqu’en 1997 (il partira pour Chanel, remplacé par la jeune Stella McCartney).

Mais alors, dans le concret, c’est quoi l’esthétique Chloé ?

La première image marquante de Chloé est le fruit de la collaboration entre Gaby Aghion et Maxime de La Falaise, en 1960. Il s’agit de la robe Embrun : une robe t-shirt cintrée à la taille. Une forme de « deux-en-un », si l’on peut dire. La silhouette est élégante, féminine, mais surtout « désinvolte », comme l’exprime Gaby elle-même. C’est le début d’une esthétique marquée par l’alliage entre la fonctionnalité du vêtement et son élégance. À cette époque, on exploite aussi la fluidité chez Chloé, avec des blouses en soie.

Les années 1960 sont marquées par l’arrivée de Lagerfeld au sein de la Maison, qui entre officiellement dans son ère bohème chic avec les designs du couturier. Dans ses choix esthétiques, on sent l’arrivée en puissance des années 1970 et des imprimés. L’Art nouveau est également une source d’inspiration pour le couturier. La robe Tertulia en est un très bon exemple : ses motifs expriment une recherche esthétique par l’imprimé plus que par la forme. Ses bandes viennent allonger la silhouette, grandir la femme comme une statue d’Alexandrie. Les manches et le pied de la robe portent un imprimé circulaire. Le vêtement en lui-même est assez droit, près du corps.  C’est une robe qui permet une liberté de mouvement, tout en préservant une féminité affirmée et une recherche de l’esthétisme par l’art pictural. 

Les matériaux comme la soie font partie de ceux fortement utilisés par la Maison. Déjà en 1962, on avait la blouse, en 1969, les pantalons de soie fluides, décontractés et élégants. Cette silhouette s’est aussi retrouvée au défilé printemps-été 2024 de la Paris Fashion Week, sur un ensemble blazer/pantalon/haut, sous la direction artistique de Chemena Kamali. Les collections de Stella McCartney pour la Maison, de 1997 à 2001, ont également rendu plus d’une fois hommage au satin.

Dans les années 1970, Chloé se veut aborder un élan romantique, bohème, nomade. C’est une femme du monde, une femme qui voyage et qui lit. Une femme élégante qui se suffit à elle-même. Un nouvel élément fait son entrée en cette décennie : la cape. La Maison vient pour la première fois chercher un équilibre masculin/féminin. Le genre est décortiqué, repensé, réapproprié. Là encore, l’utilisation de la cape, déclinée ensuite en trench et autres longs manteaux, a marqué son territoire dans la marque. Lors de la dernière Fashion Week, à son défilé printemps/été 2026, Chloé a dévoilé une collection de manteaux/capes longs, non pas cintrés à la taille mais aux cuisses. La preuve que la redimension du corps continue de perpétuer chez la marque cette pointe de masculinité planante.

Les années 1980 sont une époque d’expérimentation artistique dans la mode, pas uniquement chez Chloé, mais dans toutes les maisons. Lagerfeld va notamment designer l’iconique robe Ciseaux ou la robe Angkor, la première inspirée par la couture, la seconde par la musique. C’est une époque plus colorée pour Chloé, qui avait l’habitude de faire tourner ses palettes autour du beige, des pastels. Gaby Aghion définissait les couleurs de sa marque comme les couleurs de l’Egypte. À partir de cette nouvelle décennie, Chloé abordera un style de plus en plus inspire de la pop-culture.

Dans les années 1990, la Maison connaît une passation qui avait fait hausser quelques sourcils à l’époque : le grand Karl Lagarfeld s’en va pour se laisser succéder par la jeune Stella McCartney, alors âgée de 25 ans, et tout juste sortie de Central Saint Martins. Lagerfeld avait annoncé : « Chloé a choisi pour me succéder un nom célèbre, McCartney, qui n’est connu que dans le domaine de la musique. Ils auraient dû prendre quelqu’un qui le soit dans la mode. Espérons qu’elle aura autant de talent que son père. ». Mais les retours médiatiques négatifs se sont vite apaisés lorsque la jeune femme a démontré son succès au sein de la maison. Chloé est devenue plus Rock’n’Roll. McCartney a introduit une vague sexy et plus osée, encore loin du porno chic des années 2000, mais déjà bien moins sage que se proposait la Maison jusqu’alors. Sur le site internet officiel de la Maison, on peut lire : « Stella McCartney marque le retour de la jeunesse, de l’insouciance et du glamour dans la Maison. Ses collections traduisent un mélange d’influences éclectiques, de la Brit Pop à Savile Row en passant par le Girl Power. Chloé accueille une nouvelle génération de fans absolus. »

Deux nouvelles icônes de Chloé font leur apparition au cours des années 2000 : le Paddington, sublime sac de cuir, large, amollit, plein de briques a brac et décore d’un gros cadenas. Tout ce qu’une fille a à mettre dans son sac, elle le mettra. C’est un bagage à main, le bagage émotionnel de toutes les It Girls de 2005. L’année suivante, en 2006, ce sont les chaussures à plateformes compensées qui viennent raviver les sueurs des années 1970.

Au fil des années, Chloé a vu son image évoluer, changer, mais jamais s’oublier. Chaque directeur et directrices de la création ont su à quoi s’en tenir. L’esprit de Gaby Aghion, décédée en 2014, n’a jamais quitté les podiums de sa marque. Chloé est une fille cool, décontractée, chic et élégante. Elle a évolué avec son époque : femme de la haute société cultivée, indépendante. Femme artiste, icône de pop-culture. Femme rock est sexy, femme fluide et douce. Chloé a autant d’alter ego que de créateurs et de décennies, mais elle a gardé une seule casquette toutes ces années : la femme qui expérimente.

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