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Anora, la désillusion par Sean Baker

Anora s’était présentée comme la 71ème Palme du Festival de Cannes, nous plongeant dans les néons des strip-clubs et le froid de New York. Cette palme avait offert l’opportunité de voir un film Pop, nous faisant sincèrement rire, et laissant pourtant un goût amer à la sortie. Ce film avait tous les codes pour réussir et tombe au bon moment dans notre société. Le choix de cette palme d’or aura pu étonner, il n’en est pas moins une bénédiction pour les générations à venir.

Ce n’est pas la première fois que Sean Baker s’immerge dans le monde des sex workers, avec Red Rocket en 2022, rapportant l’histoire d’un acteur porno revenant dans sa ville natale. Ici, c’est l’histoire d’Anora, jeune femme de 23 ans, strip-teaseuse, tombant amoureuse d’un fils d’une très riche famille russe. Plus précisément, ce n’est pas une histoire d’amour, très loin de la comédie romantique, Anora est un véritable drame social, avec une proposition durant la première moitié du film, et un revirement de situation total engendrant une seconde proposition, plus satirique et, à vrai dire, touchante. 

La tête dans les nuages

D’un point de vue mise en scène, Anora est un film tourné en 35 mm, tous comme les autres films du réalisateur, qui accorde une certaine affection au travail en pellicule. C’était le cas de ses autres films, Sean Baker travaillant ses formats, il donne à Anora une texture d’image toute particulière.

Dans un premier temps, la photographie du film est douce, les contrastes sont systématiquement apaisés. La volupté de l’image encadre les personnages dans une atmosphère douillette, de rêverie, ce qui correspond davantage aux bandes-annonces du film, qu’au film en lui-même. Car si le film nous est vendu comme une comédie romantique, la vérité du propos du film est toute autre. Et la photographie participe lourdement au ressenti que nous laisse le film à la sortie de la salle. Anora, en trouvant l’amour, trouve aussi une folle opportunité de liberté financière, le monde entier va tomber à ses pieds grâce à cet amour si soudain, et elle le sait. Le travail de Drew Daniels sur l’image du film nous prend au piège, le monde d’Anora est doux, mais si elle pense avoir le monde à ses pieds durant la première partie du film grâce à son cher et tendre compagnon, la suite nous dévoile, en vous spoilant un peu, que c’est elle qui risque de se retrouver aux pieds du monde. Tandis que la photographie et que l’alliage de la pellicule à la lumière reste le même, doux, peu contrasté, coloré dans une grande partie des décors, ils peuvent s’avérer bien froids et blanc dans d’autres. 

À ce propos, les couleurs aussi sont utilisées comme indicateurs émotionnels et d’action. Les scènes de strip-club, bien évidemment colorées à coups de néons de boîte de nuit, ne sont pas là uniquement pour nous initier à ce dernier, mais aussi à l’univers de départ de la protagoniste. C’est ce même univers dont elle part quand elle rencontre Vanya (le fils russe). Cet ensemble visuel, présenté comme très pêchu au début du film avec un travelling d’ouverture latéral, sur les corps dénudés pailletés des danseuses, et une musique pop, pour finir sur Anora, est à la fois girly et, pour être honnête, un peu angoissant. L’angoisse, ce n’est pas Sean Baker qui la donne, bien au contraire, la jeune femme est un véritable poisson dans l’eau, elle prend son pied dans son travail. Monde de la nuit oblige, les paires de seins et les strings argentés sont filmés avec beaucoup de tendresse. Lorsqu’elle quitte son strip-club pour rester avec Vanya, les néons cessent d’exister, puisqu’elle ne travaille plus. À l’inverse, les couleurs blanchissent, le ciel blanc du New York des saisons froides alimente la maison en lumière. Quelques plans dorés posent une couleur de soleil chaud sur la peau des protagonistes lors de leurs premiers ébats amoureux, et les scènes à Las Vegas en font tout autant.

Ainsi, Anora a quitté le monde de la nuit pour éclore le jour dans sa nouvelle vie. Pourtant, ce blanc si divin du ciel devient le blanc glacial du vent des cotes New-yorkaises quand la trajectoire de vie du personnage s’inverse. C’est à ce moment que, finalement, les néons nous manquent. La chaleur rouge du strip-club nous hante comme un souvenir lointain. Et pendant ce temps, la photographie, elle, ne change pas. La douceur des contrastes nous fait basculer, nous passons du monde doux d’Anora au monde doux de ceux qui ne souffrent pas. Mais elle, si. 

Le découpage et les mouvements de caméra y sont aussi pour beaucoup. Comme évoqué précédemment, le plan d’ouverture est un travelling latéral de droite à gauche au ralenti, présentant un à un les corps dévêtus et hors du temps des danseuses, pour finir sur Anora, en plan rapproché, elle ne regarde pas la caméra malgré le fait qu’elle soit face à elle. Elle est dans son monde, dans son moment, et le plaisir y est. Mais dans la deuxième partie du film, un deuxième traveling latéral, celui-ci de gauche à droite, la suit elle, et les autres personnages à la poursuite de Vanya, après sa fuite. Cette fois-ci, le cadrage n’est plus à hauteur des personnages, ils sont coupes aux jambes, plus lointains dans l’image, avançant à contre-courant du travelling d’ouverture, sur un fond blanc et froid. Ces deux travellings reprennent les codes de chacun, et les inverse respectivement, dans le sens du mouvement de caméra, dans la couleur, l’un est au ralenti, l’autre pas… 

En-dehors de la mise en scène, il y a le propos desservi par Baker. Comme déjà évoqué, il film ses personnages TDS avec une certaine tendresse, et un grand respect. La sensation donnée est celle qu’il est véritablement allé à la rencontre de ses personnages, il a saisi le juste mot dans les répliques pour donner vies aux filles du club. À coup de « Yasss girl » et de « What do ya mean ?? » , elles sont vraies, authentiques, bourrées de caractère, milieu oblige, mais dans une féminité évidente, sans parler des tenues. Le monde de la nuit est un monde auquel certains appartiennent, l’ambiance y est bien différente de ceux qui se lèvent à 6h pour aller travailler au bureau. Mais quand Sean Baker y va, alors nous y allons avec lui, pour de bon.

Le seul personnage laissant un goût de légère caricature dans le film est celui de la mère de Vanya, Galina, trop méprisante pour être vrai. Et c’est en cela qu’elle tombe juste, son accent russe à couper au couteau et son regard aiguise de haine contre Anora nous révulse.

Dans ce film, Sean Baker nous propose à sa façon une réflexion sur un monde, dépassant celui de la nuit et des sex workers. Il nous engage dans une réflexion sur le don de soi, sur la sexualité féminine, mais aussi et avant tout sur la césure entre rêve et réalité. Il y a eu bien des façons de montrer des personnages en proie à leur naïveté face à la promesse du rêve exaucé, mais Anora nous prend aux tripes dans son échec, bien que rien ne la destine à la fin du film à rester dans celui-ci. Anora est un personnage complet, elle est belle, elle est jeune, s’assume à 23 ans dans un milieu dystopique pour certains, et fantasme pour d’autres. Elle a l’accent des filles qui bossent, celles qui assument, celles qui exigent, celles qui ne se lèvent pas pour faire le boulot de tout le monde. Elle a l’accent des filles qui se battent. Et pourtant, sa naïveté lui fait défaut, et devient son plus fort antagoniste, plus fort encore que Vanya, qui ne fait preuve que de lâcheté. Mais plus que la naïveté, peut-être, est-ce tout simplement la capacité à voir grand, la volonté d’exister, et d’aller de l’avant, qui emporte Anora, avant que la vie ne lui rappelle là où est sa place. Evidemment, si le propos de Sean Baker s’arrêtait là, le film perdrait tout son intérêt. Finalement, a la fin du film, cette soif de vivre, Anora a eu raison de l’avoir. Elle a dû chuter de quelques étages mais la vie lui garde ses portes grandes ouvertes.

La sexualité féminine aussi est au centre du film, et pas là où on l’imagine. Le sexe, tel qu’on le ressent à la fin du film, n’est pas dans les scènes de striptease. Ni dans les scènes de sexe en elle mêmes. Elles sont dans le pardon de soi, dans la permission qu’Anora se donne à ne pas vivre au travers de son sexe, comme elle l’a sûrement toujours fait, mais en écoute avec celui-ci. La dernière scène du film en est un bon résumé : s’autoriser la pénétration, mais pas le baiser, prendre le problème à l’envers, et se rendre compte que la tendresse n’est pas qu’une question de confort, c’est une question de respect.

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