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Exposition de Nan Goldin au Grand Palais

Est-il possible de se souvenir à la place de quelqu’un ? La mémoire d’autrui peut-elle nous paraître si familière qu’elle brouillerait presque notre sens logique ? Dans quelle mesure le souvenir est-il une donnée palpable de l’esprit ?

Dans le Salon d’Honneur du Grand Palais, à Paris, plongé dans le noir, on rentre dans un cocon obscur. Ici, les gens forment des files d’attente, puis l’on commence à discerner, après une file, puis deux, puis trois, ce qu’il y a au bout : cinq pièces confectionnées à l’intérieur du Salon
d’Honneur comme des îlots de velours scellés. Voilà donc, dans cette exposition dédiée à l’œuvre de Nan Goldin, la métaphore du souvenir. Nous nous baladons, dans un grand cerveau noir. Une matrice collective nous donnant accès à un souvenir différent, à mesure que l’on rentre et sort d’un îlot à l’autre.

Nan Goldin, c’est près de soixante ans de photos de l’intime, dans tout ce qu’il a à offrir, de plus identitaire, mais aussi de plus sombre : l’addiction au sexe, à la drogue. L’identité sexuelle et de genre, l’amour passion ou (et) destructeur. Dans cette exposition qui dure du 18 mars au 21 juin 2026, le Grand Palais nous propose de découvrir cinq des diaporamas de l’artiste, et une projection sensorielle dédiée à nous faire ressentir l’équivalent d’un trip sous acide.

D’un diaporama à l’autre, des images se retrouvent, les thèmes divergent, mais se parlent en écho. Dans cette vaste mémoire collective, d’un souvenir à l’autre, la réflexion se suit.

 

Sur quoi cette exposition nous invite-t-elle à réfléchir ?

Un retour sur l’artiste

En 1953, à Washington DC, naît une petite fille qui fera de l’objectif de son appareil un outil de documentation plus que photographique, sinon cinématographique.

Nan Goldin traverse les âges et les villes : la drogue dans les années 1980, la transidentité à New York, l’amour de tout temps. Elle utilise ses photos et vidéos dans divers diaporamas qu’elle assemble au fil des années, et en fait des contes qu’elle thématise.

Un fil conducteur perdure d’un diaporama à l’autre : l’exploration de son intime et de celui de son entourage. Il est assez déconcertant de regarder un diaporama de Goldin tant le sentiment de voyeurisme prend de la place. Ces corps nus sous la douche, avec leur pilosité. Ces chambres des autres ou nous sommes entrés non pas par la porte principale, mais par l’objectif d’un appareil photo. Aucune mise en scène flagrante. Juste des corps, des visages, qui nous paraissent familiers
à force de regarder, en boucle, les mêmes personnes revenir sur la pellicule. Des bars comme il y en a des milliers, et pourtant, au fond, le sentiment de familiarité perdure.

Nan Goldin parle de sexe, de drogue, d’amour, de déception, de joie euphorique, et de mort. Mais elle nous parle surtout de cette chose qui lie chaque humain, de cette donnée qui rend la mort possible, qui fait de la douleur une expérience nécessaire et de la joie une récompense : la vie.

Elle se décide à photographier peu après le suicide de sa sœur, en 1965. Elle a alors douze ans. Dans une interview donnée au Moca (Museum of Contemporary Art) en 2013, Goldin explique deux choses : ce qui a tué sa sœur résonne avec le fait qu’elle « n’était pas née à la bonne époque,
et qu’elle n’a jamais pu trouver d’autres personnes comme elle. ». La seconde est le tabou général qui planait autour de la mort de cette dernière. Sa famille a préféré taire le sujet. C’est alors que toute l’œuvre de la photographe prend son sens : elle commence à photographier son époque et ses dérives, comme pour légitimer la temporalité de ses photos et de sa vie, et surtout pour prouver l’existence des choses. Si sa sœur morte est un sujet de silence à la maison, tout le reste du monde se devra d’être bruyant pour l’artiste. Il s’agit de montrer qu’on a vécu ce que l’on a vécu, que les gens, les tragédies, les joies, les problèmes et les couleurs existent, puisque tout a été pris sur film photographique. 

D’un point de vue artistique, ce qui compte n’est pas la qualité technique d‘une image, mais son contenu. Comme elle le dit elle-même, elle a une vision tres saturée de la vie. Techniquement parlant, la couleur est la seule chose qui importe vraiment dans la composition d’une de ses
images. « Je ne m’intéressais pas vraiment à la bonne photographie. Je m’intéressais à l’honnêteté pure. ».

Elle rencontre des difficultés à se faire reconnaître par certains photographes et galeristes, essentiellement des hommes, chose qu’elle rappelle dans plusieurs de ses interviews.

Parmi ses combats, on retrouve la bataille acharnée contre la famille Sackler, milliardaires américains fondateurs et dirigeants du laboratoire pharmaceutique ayant commercialisé l’OxyContin (Purdue Pharma), aujourd’hui connu comme une drogue ravageante, avec une estimation a 300 000 morts entre 1996 (sa date de commercialisation) et 2021 (date basée sur l’article de National Geographic retraçant l’histoire et les dommages de l’OxyContin.).

Les Sackler étant l’une des familles de mécènes les plus importants du monde de l’art, leur participation financière y est de plus en plus critiquée.

Goldin a dû elle-même faire face à l’addiction que provoque ce médicament à la suite d’un accident. Elle survivra, mais se battra des années (encore aujourd’hui). C’est au cœur de ce combat, alors
qu’elle cherche un réalisateur pour le mettre en image, que naît le film Toute la Beauté et le Sang Versé, réalisé par Laura Poitras, sorti en 2022. Le film documentaire retrace l’œuvre de Nan Goldin et son combat contre la famille Sackler (disponible sans frais sur Arte).

Pour conclure sur l’artiste, nous pouvons la citer sur le sujet du propos de son travail :

“There is a misunderstanding that my work is about marginalised people. And we were never marginalized because we were the World.”.


« Il y a un malentendu sur le fait que mon travail serait à propos des gens marginalisés. Mais nous n’étions pas marginalisés, nous étions le Monde. ».

THIS WILL NOT END WELL

Mais alors, de quoi se constitue l’exposition du Grand Palais, mise en scène par l’architecte francolibanaise Hala Wardé ?

Comme évoqué précédemment, c’est chacun des diaporamas proposés par l’exposition qui nous invite à réfléchir sur les sujets de la dépendance, au sens large du terme, de la dépendance a la drogue, a l’amour, la dépendance affective. Mais aussi sur le sujet de la métamorphose.

Dans Stendhal Syndrome (2024), Goldin reprend des extraits directement issus des Métamorphoses d’Ovide. Elle reprend six mythes, parmi lesquels : Narcisse, Diane, Orphée et Eurydice, Cupidon et Psyché… Nous ne sommes pas prévenus, simplement plongés dans le noir de cet îlot de velours, en attendant le début de la projection. Soudain, des extraits de peinture, photos prises au Louvre. Une voix, celle de Goldin. Elle incise une première fois, et, d’une voix posée et observatrice, dans une forme de monotonie du conte, expose son entourage. Chaque mythe évoqué fera écho à un ami, une amie, un couple d’amis, son couple à elle.

Des photos de nu, il y en a, mais ce qui frappe le plus n’est pas l’entrée dans l’intimité physique des inconnus. C’est l’entrée dans leurs amours. La question des relations amoureuses, de la dépendance à l’autre, de la sublimation de l’autre, de l’authenticité du sentiment, sont autant de sujets que l’on retrouve dans Stendhal Syndrome. Si le lien avec l’expérience évoquée par Stendhal lui-même, celle de la subjugation et du tourment physique causé par le tourment émotionnel luimême causé par une œuvre d’art, ne parait pas évident au début du visionnage, il devient logique à la fin. De la même façon que Stendhal s’évanouissait face à la basilique Santa Croce à Florence, l’amour se subjugue de beauté, avant de tomber face à l’affront de la désillusion et de la dépendance affective. 

Memory Lost (2019 – 2021) aborde un procédé technique plus riche. Bien qu’il reste diaporama, l’assemblage se voit ajouter des vidéos, des extraits téléphoniques datant des années 1980, et une voix off masculine, en plus de celle de l’artiste. Ici, l’addiction à la drogue devient une expérience partagée. Au bout d’un moment, sort du vidéoprojecteur la photographie d’un matelas brûlé sur un de ses coins. Le tissu du matelas apparaît comme une chaire brûlée, on imagine à l’héroïne ou au crack. Les ressorts sortent comme des os brûlés à vif. Un matelas sans draps, un corps sans vêtements, du tissu brûlé, de la chaire pourrie. Un peu plus tôt, une voix féminine nous explique que lorsque son ami l’a enfermée dans son appartement en prenant tout l’argent, et en retirant tous les téléphones, pour l’empêcher de se procurer de la drogue, d’une voix calme et apaisée avec les années, elle déclare : « C’est comme être enterrée vivante. ». Certaines photographies se retrouvent d’un diaporama à l’autre. La suite des idées existe donc. Différents sujets, même réflexion. 

Le diaporama central de l’exposition, ou du moins celui qui attire le plus de curieux, est son emblématique The Ballad of Sexual Depedency (1981 – 2022). Goldin élabore d’abord cette œuvre sur plusieurs années (initialement sortie en 1985), et deviendra son œuvre la plus connue,
en plus d’être celle qui l’a réellement révélée au grand public. Elle continue donc de l’alimenter jusqu’en 2022. L’essence de l’œuvre se situe sur la difficulté dans les relations amoureuses de faire le pont entre la dépendance et l’autonomie. La dépendance que l’on peut avoir à quelqu’un qui n’est pas fait pour nous, mais là où l’addiction découle du sexe. C’est une œuvre de connexion sexuelle des individus, et de leur destruction émotionnelle. Le sujet s’étale sur 48 minutes de projection, enchaînant photos de couples, de corps, de relations homme-femme nécrosées. L’œuvre propose une explication des différences de langage masculin et féminin, puisque Nan Goldin va jusqu’à documenter sa relation avec un ex-marine aspirant à devenir acteur, Brian. On y
verra alors leurs moments d’intimité, de nudité, mais aussi de violence, avec la photographie intitulée Nan, one month after being battered, dans laquelle on voit le visage tuméfié de l’artiste à la suite des coups de son conjoint, un mois plus tard.

Il sera possible de découvrir davantage de l’exposition pensée par Hala Warde et de l’œuvre de Nan Goldin puisque le Grand Palais expose dans son Salon d’Honneur jusqu’au 21 juin 2026.

Ce qui conclue cette exposition, c’est également ce qui conclue toute l’œuvre de Goldin, ce qui en fait une exposition très complète (à noter qu’il est conseillé de prévoir une après-midi entière pour faire l’entièreté de l’exposition). Si l’on fait une rétrospective sur l’ensemble, deux éléments transparaissent comme deux opposants d’un combat philosophique perpétuel : la mort face à la survie. Ce qui aura marqué Goldin, aujourd’hui âgée de soixante-douze ans, sur sa propre œuvre, c’est le nombre de personnes qu’elle a perdue, tombées dans les addictions, emportées par la vague de sida des années 1980 aux États-Unis, la dépression. Et pourtant, Nan est encore là, vivante, survivante, seule documentaliste de sa vie, de son entourage, d’une époque de trouble, le tout sans jamais négliger les photographies de fêtes, pour ne surtout pas oublier que des moments d’euphorie et de joie, il y en a toujours eu.

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