La mode et le cinéma n'ont jamais cessés de se renvoyer la balle. Clins d'œil cinématographiques sur les runways ou créateurs de mode au générique des plus grands films, et plus récemment, des grandes maisons de couture comme Yves Saint Laurent s'étant lancé dans la productions de films. Il y a de quoi faire pour alimenter notre culture cinématographique autour de la mode. Voici une sélection de neuf films et documentaires à voir, et pas des moindres.
Prêt-à-porter
Vous le trouverez dans toutes les recommandations de films de mode. Et pour cause, tout y est. Robert Altman a un don pour proposer des histoires en parallèles, certaines qui s’affectent, d’autre jamais (comme dans Nashville, qu’il a sorti en 1975), et Prêt-à-porter en est l’exemple parfait.
Paris, en pleine Fashion Week. Alors qu’Olivier de La Fontaine (Jean-Pierre Cassel), syndicat du prêt-à-porter, meurt subitement dans son taxi, la police française mène l’enquête (Michel Blanc dans le rôle de l’inspecteur Forget et Jean Rochefort dans le rôle de l’inspecteur Tantpis). Mais tres loin du film policier, la femme d’Olivier de La Fontaine, Isabella de La Fontaine (Sophia Loren), réjouie de la mort de son mari, retombe dans les bras de son amant, Sergei (Marcello Mastroianni). En parallèle, la couturière Simone Lowenthal (Anouk Aimée), maitresse de La Fontaine, voit sa maison de couture revendue par son fils a de riches marchands de bottes texans. Au Grand Hôtel de Paris, la reporter Anne Eisenhower (Julia Roberts) se retrouve coincée dans la même chambre que Joe Flynn (Tim Robbins) reporter de sport, et voit son alcoolisme remonter en flèche et… aucun des deux ne suivra ni la Fashion Week, ni l’enquête de la mort de de La Fontaine sur laquelle Flynn a été affecté. La chambre, le champagne et le sexe étant beaucoup trop d’éléments plus importants que quelques foulards de marque et un mort sur les Champs Elysée. Vous l’aurez compris, sans même raconter le tiers du film, on voudrait tout reprendre.
Et pourquoi ce film est-il sur toutes les listes ? l’ironie frappante employée par Altman pour décrire les hautes sphères de la mode, les triangles, rectangle amoureux, les batailles de polochons à la meilleure news, au meilleur scoop, le véritable intérêt de la mode et ce qui en ressort. Pour les passionnés de mode, regarder Prêt-à-Porter, c’est un peu comme aller au chinois a volonté que l’on aime tant du bout de la rue qui nous rassasie tous les 15 jours. Vous verrez des visages : Naomi Campbell, Claudia Schiffer, vous retrouverez vos designers dans leurs propres rôles, Jean Paul Gautier, Thierry Mugler, et si vous êtes assez patients pour les crédits, vous serez repus de marques : dans la section accessoire, du Vivienne Westwood, du Prada, Levi’s, Adidas, Lacoste, Céline, et des dizaines d’autres. Et la liste des designers impliqués, entre les costumes et les apparitions à l’image… est bien longue. Ce film est une encyclopédie à lui seul.
Paris is Burning
La mode n’a pas qu’une scène. Elle se mouve, trouve son chemin, trouve sa voix et la clame dans les club queer underground du New York des années 1990. L’un des titres les plus iconiques associés à la mode : Vogue, Madonna. Son inspiration ? le Voguing. Son lieu de naissance : la scène queer afro-américaine.
La mode se révèle pièce maitresse de la démonstration identitaire des communautés. Paris is Burning, documentaire réalisé par Jennie Livingston en 1991, vient toucher du doigt les problématiques de groupe et d’individu se référant à une époque, un manque de représentation ayant permis la naissance d’une scène underground immensément riche en tissus, couleurs, silhouettes, démonstration de force de l’existence et de la revendication identitaire.
Si le documentaire aborde bien plus qu’une simple question de mode, le sujet en fait partie. C’est un excellent moyen de se laisser aller à la découverte et à la rencontre de personnalités extravagantes, mais surtout vibrantes de sens, le tout en laissant percevoir que la consistance d’un tissu peut faire écho a la consistance de soi. Comment la mise en scène de sa propre silhouette traduit notre présence au monde.
Ce documentaire incontournable du cinéma queer est disponible en France sur Mubi.
Notebook on Cities and Clothes
En 1989, Wim Wenders reçoit la demande par le Centre Pompidou de Paris de réaliser un film sur la mode. Le réalisateur est alors bien encombré par la question : le milieu de la mode et de l’habillement sont si superflues pour lui, il se porterai mieux loin des studios de coutures et des défilés de mode.
Seulement, un nom lui vient en tête. Un seul designer aurait réellement captivé son attention. Un jour ou Wenders enfilait un de ses mentaux, l’émotion le gagna : il y avait quelque chose dans la coupe, le matériau, peut-être la couleur, qui fit sentir au réalisateur la certitude que dans cette veste, il était lui-même. Alors le choix était fait : il suivrait le designer Yohji Yamamoto, et répondrait à la question suivante : quel lien peut-on établir entre le cinéma, la mode, les villes, et l’identité ? Le réalisateur établit une liaison entre le travail de l’écriture scénaristique, du découpage technique, de la technique de mise en scène, de la réalisation d’une œuvre audiovisuelle, avec le processus de création de vêtement de mode engagé par Yamamoto. Le tout dans une question contextuelle, pratiquement existentielle, dans un monde ou la technologie avance, gagne du terrain, se numérise. Nous sommes un peu plus de vingt ans avant que les cameras ne se numérisent entièrement au détriment de la pellicule (2011), et pourtant, Wim Wenders se pose des questions.
Un parallèle est accompli entre le lien naissant entre Wim Wenders et Yohji Yamamoto, et le lien entre cinéma et mode. Quel rapport à l’identité peut-on exploiter d’une ville à l’autre ? quel rapport entre la création cinématographique et la création vestimentaire ? quel contexte technologique vient régir nos méthodes de production ? plusieurs questions, toutes liées les unes aux autres, et si Wenders ne prétend pas répondre à toute, il a l’humilité de se les poser a lui, et a son public.
Saint-Laurent, 2014
Ce film fait office d’un long voyage qui décortique plusieurs aspects du grand Yves Saint Laurent. Il y a l’artiste, le designer, on y apprend son histoire par un système ingénieux de classement des époques et de retours sur des évènements importants. Mais avant tout, on y découvre l’homme, ici interprété par Gaspard Ulliel, et toute sa complexité.
C’est un pari d’honnêteté, comme tous les biopics, romancé, mais sombre et introspectif. Les routes des personnages se croisent, les relations oscillent entre les liens superficiels et profonds qui lient Saint Laurent à chacun des protagonistes de sa propre vie. On y découvre un homme-enfant fascinant, il y a la création, il y a l’artiste, il y a le caprice, il y a la douleur, et il y a le génie.
Yves Saint Laurent est l’un des plus grands designers du siècle dernier, ayant imposé sa couture, tout en gardant une distance, il y a quelque chose d’insaisissable chez les créations Saint Laurent. Son désir de proposer à la femme le costard masculin, épaules carrées et couleurs profondes, a participé à une émancipation féminine du côté de l’habillement et une revendication sociale du statu féminin. Comme beaucoup de grands couturiers homosexuels, l’absence de désir de la femme (mais ici, plutôt d’en devenir une) laisse place à une proposition créative du vêtement nouvelle, esthétique, et une mise en valeur totale de la femme. On en a eu une nouvelle fois la confirmation à l’occasion de la Paris Fashion Week Spring / Summer 2025, la ou Anthony Vaccarello est revenu avec brio aux racines de Saint Laurent en proposant de nouveau le costard masculin pour femme. Mais nous nous perdons.
Ce film est un brillant hommage à l’un de nos créateurs français, avec une mise en scène scintillante de Bertrand Bonello et un univers sombre.
Models
Models se présente comme un film à la cinématographie pratiquement documentaire, avec des plans longs, souvent proches du plan séquence. Réalisé par Ulric Seidl, réalisateur déjà célébré à la Mostra de Venise en 2001 pour Dog Days, et sorti en 2004, le long-métrage autrichien nous propose de plonger dans le quotidien lugubre des Models des années 2000.
Il suit trois personnages féminins, Vivian, Tanja et Lisa, trois jeunes models valsant entre célébration de leur jeunesse et désillusion. Le monde du mannequinat devient plus un prétexte de quête de soi, avec ses travers et ses coups durs.
Le film est épuré d’effets surfaits, une vérité brute nous attrape, sans que l’on puisse réellement lui échapper. Le mannequinat devient un milieu lugubre, non pas seulement au travers des allusions aux addictions, mais aussi et surtout par la quête d’une féminité brisée. Ce long-métrage est un moyen efficace de nous faire réfléchir sur les travers de la mode, et se présente dans cette sélection de films colorés comme la piqure de rappel nécessaire.
September Issue
En 2009, R.J Cutler nous ouvre les portes de la rédaction Vogue pour le numéro de septembre 2007. Dans l’industrie, comme pour aller à l’école, le mois de septembre donne le ton de la mode à suivre pour cette nouvelle saison. Anna Wintour est suivie de près, Grace Coddington, ancienne mannequin, et directrice artistique de Vogue, proche collaboratrice de Wintour, nous propose un autre point de vue sur l’évènement.
Des apparitions de différentes figures, de Karl Lagerfeld à Jean Paul Gaultier, le documentaire aborde une narration sans voix off, à la caméra portée, sauf pour les interviews, et quelques musiques pour donner le ton. Ce qui il y a de fort dans ce docu : les fourmis de la grande bâtisse se pressent à répondre aux désirs de la Maitresse de maison qui annule et remplace le travail des uns et des autres, mais quelques-uns y mettent le b mole. De grâce, ce film nous permet de prendre un recul sur l’industrie de la mode. Si la mode est un art, qu’il a besoin de support, de models, de milliers de personnes qui grouillent, La fille d’Anna Wintour elle-même, Bee Shaffer, revendique son envie de s’éloigner de ce milieu, et de ne pas suivre les pas de sa mère, les mêmes pas que tant rêveraient de reprendre, et de récupérer la couronne de la grande reine de la fourmilière.
September Issue etait le seul vrai documentaire sur Vogue avant In Vogue… disponible depuis la mi-septembre 2024 sur Disney + et Hulu.
Falbalas
Avant la belle Falbala d’Asterix, dont la bande dessinée a été créée en 1959, le falbala était tant un tissu, tant, ironiquement… un ornement ostentatoire. En 1944, Jacques Becker nous raconte dans ce film l’histoire, non pas d’une, mais d’un Falbala. Philippe Clarence (Raymond Rouleau), Don Juan couturier, décide de récupérer sous les coutures raffinées de ses créations la jeune et belle Micheline (Micheline Presle), fiancée de son meilleur ami, Daniel Rousseau (Jean Chevrier), également son fournisseur de tissus.
Quelle diva peut-on se permettre de devenir pour s’assurer l’amour d’une femme qu’on ne veut qu’à moitié, puis que l’on désire entière, ou peut-être pas, mais peut être que… si ? Le falbala, l’homme entassant les robes qu’il créées pour ses modèles, ces femmes longilignes, les regroupant comme des ornements a son bras si masculin de sureté et féminin de caprices. Si l’on associe l’incapacité de choisir face aux femmes, ce film nous présente un beau contre-exemple d’ironie, de tragédie, d’amour et d’abandon, au milieu des robes, des défilés, des couturières affairées.
En plus de nous suggérer une histoire de « suis moi je te fuis, fuis-moi je te suis », ou l’amour au bord des lèvres ne trouve pas toujours le moyen de s’exprimer au bon moment, ni de se décider quand on le voudrait, Becker nous dépeint un milieu qu’il connait bien, celui de sa mère, celui de la haute couture parisienne.
Comme une grande usine, les petites mains s’affairent, les tissus s’enlacent, les coutures se soudent, les alliages s’emballent. Des salons de coutures aux défilés, des filles sélectionnées aux robes qui leurs sont dédiées, tous les codes y sont.
Un merveilleux moyen de réfléchir sur la conséquence de ses mots, en se laissant aller à la création de mode.
Breakfast at Tiffany’s
A-t-on réellement besoin de présenter Breakfast at Tiffany’s ? l’un des plus emblématiques films du siècle dernier, également de la carrière de la majestueuse Audrey Hepburn, nous compte une histoire aussi voluptueuse que brutale (malgré les apparences). Holly (Audrey Hepburn) est une femme qui laisse place au rêve, qui nous entraine avec elle, à mesure que l’écrivain Paul (Georges Peppard) se perd dans ses jetés de soie. Tres honnêtement, on ne s’en sort pas beaucoup mieux que lui, la frimousse d’Hepburn, comme à son habitude, est là pour nous attendrir, mais ses actions nous tourmentent facilement bien plus.
Si le titre français (Diamant sur Canape) évince la grande maison de joaillerie, Breakfast at Tiffany’s tient aussi son culte grâce à la célèbre maison Tiffany and Co, et ses merveilleuse vitrines bleues tentée du tres célèbre Tiffany blue. Hepburn est une magnifique incarnation de la maison, alors que la marque n’est pourtant pas si présente dans le film, l’actrice incarne l’ensemble du charme de la marque. La douceur du Tiffany blue, tres féminin, la rareté des diamants des pierres précieuses, la dureté du diamant, l’élégance à toute épreuve. Difficile à saisir dans son vol, captivante et brillante, il n’y aurait pas pu y avoir meilleur choix d’actrice pour incarner ce nom.
Mais si Tiffany and Co est belle est bien représentée dans le film, c’est avant tout sur les costumes, que l’on doit se pencher. En effet, les looks iconiques, féminins, cintres à la taille de Holly sont designés par Givenchy, qui, pour rester dans la lignée des icones menues et féminines, s’est prêté à une campagne publicitaire avec Ariana Grande en 2019. S’il y a bien une chose à surveiller dans ce film niveau mode, ce sont les costumes signes Givenchy.
Tout de même, on aborde la question des socialites (tournes à la dérision), donc de la bourgeoisie de Manhattan, mais aussi en y incluant des références culturelles internationales, toujours sur un léger ton de moquerie. Au-delà de l’humour évident du film et d’une histoire (d’amour, et oui) qui s’incarne pleinement dans la comédie romantique, aussi fulgurante que moins évidente, un charme inconditionnel lie aux sixties, au casting, et bien évidemment au raffinement de la mise en scène, nous donne matière à admirer la mode de l’époque, et le travail d’Hubert de Givenchy dans ce beau film.
The Devil Wears Prada
Il est toujours bien de revoir ses classiques. Et puisque la suite est enfin dans les salles, il est encore mieux de se préparer et de remettre une couche de ce classique. Le film de David Frankel avait eu un grand succès à sa sortie en 2006, et la course continue.
Le film, inspiré du livre de Lauren Weisberger, ancienne assistante d’Anna Wintour, qui a bien évidemment inspiré le personnage de Miranda Priestly, explore un univers divin. Comme l’Olympe des Dieux se dresse le bureau de la rédactrice en chef de Runway, analogie de Vogue, les demi-dieux des bureaux s’affairent autour des dires de la grande dame. Nous avons tous en tête cette scène de remise à niveau de la pauvre Andy par la reine de la ruche : le drame du pull bleu céruléen. Vanity Fair en a fait un article entier en 2018, retraçant la création de ce monologue iconique, et comment il est né.
La trace que ce film nous a laissé ? un rêve gros comme les épaulettes des collections de Thierry Mugler des années 1980 (voir le défilé automne/hiver de 1986) avec une résolution aussi déchirante que pleine de leçons… une leçon qu’on a du mal à avaler : « ne t’oublies pas pour une carrière dans laquelle tu seras malheureuse comme la pauvre femme a la tête du monde mais sans amis avec des enfants qui ne la voient pas et un petit copain qui va te quitter si tu continues », oui, mais…
Alors question piège : « est-il possible d’être une Anna Wintour avec une vie de famille, des amis, sans être traitée de maniaque du travail et obsessionnelle de la perfection ? »
« But, what if I don’t wanna live the way you live?
Oh don’t be ridiculous Andrea, everybody wants this.”