Qui était Gloria Steinem
Figure de proue américaine de la deuxième vague de féminisme en Europe et aux États-Unis, plus précisément du Mouvement de libération des femmes de la fin du XXe siècle, Gloria Steinem nous a quittés ce 2 septembre 2026.
Journaliste, militante, rédactrice en chef, à l’origine de sa fondation, la Gloria’s Foundation, elle passe le plus clair de son enfance sur la route. Gloria a, pendant les années qui ont précédé le divorce de ses parents, vu son père conduire sa famille en caravane à travers les États-Unis. Steinem n’a pas suivi de cours réguliers à l’école avant l’âge de 12 ans et gardera avec elle cet amour du voyage. Suite à l’obtention de son diplôme au Smith College en 1956, elle part pour l’Inde, à 22 ans, grâce à une bourse.
Sur place, elle se retrouve engagée sur plusieurs plans : elle prend part à des manifestations non violentes contre certaines méthodes du gouvernement indien et parcourt le pays en transports en commun, ce qui la décidera à ne jamais passer son permis, se revendiquant contre la mobilité individuelle.
1960 – 1980 : la deuxième vague de féminisme en Occident et le Mouvement de libération des femmes
Le féminisme n’a pas connu qu’un seul souffle. À la fin du XIXe siècle, on voyait déjà des femmes s’insurger de l’impossibilité pour les femmes de prendre part aux débats politiques, sociaux et culturels en Occident. Cette première vague de féminisme s’étend jusqu’à la première moitié du XXe siècle, portée par les idéaux de la Révolution, des droits de l’Homme et du concept d’égalité des droits. La première vague de féminisme s’inscrit dans un mouvement de pensée en coalition avec le siècle des Lumières ; elle en prend la suite concrète.
La deuxième vague de féminisme, qui débute vers 1965, va venir creuser de nouvelles problématiques, aux blessures plus ancestrales. Si la première vague de féminisme évoquait une place politique, citoyenne des femmes, notamment avec la question du droit de vote, cette nouvelle vague de féminisme élargit son combat à la sphère intime et privée. Ce qui est évoqué pour la première fois : les inégalités du quotidien relèvent de rapports de domination systémiques, c’est-à-dire, comme on l’a désormais nommé depuis longtemps, le patriarcat.
Gloria Steinem, femme américaine blanche, tend alors sa main vers les autres minorités de femmes, celles racisées, de différentes origines économiques, le combat féministe n’est plus qu’une question générale de citoyenneté, c’est une question de prise en compte de l’individualité ans ce que traverse chacune des femmes, toutes concernées, a leur échelle, et avec leurs propres difficultés.
Aujourd’hui, la question, par exemple, des femmes racisées au sein du combat féministe perdure. Steinem a su la soulever avant X et Instagram.
En France, un parallèle avec Simone Veil et la lutte pour le droit à l’avortement peut être fait. En cette aire de seconde vague féministe, il s’agit de prendre en compte le fait que le corps appartient à celui qui l’habite. On ne se bat pas tant contre un groupe, celui des hommes, mais contre un système, celui du patriarcat.
Comme Gloria le formule elle-même dans sa réponse face à la question :
« Whati s more difficult for women today? »
« patriarchy and racism. »
Elle considérera toujours que le patriarcat et le racisme sont des oppressions jumelles, exerçant un pouvoir d’oppression systémique similaire et joint.
« I think that progress lies in the direction we haven’t been. So women have been trained to be passive and subservient. Progress often lies in becoming what I would say, assertive, rather than aggressive. Because it’s certainly not violent. Progress for men who have often been trained to be overly aggressive may lie in becoming more able to listen, more nurturing… Each of us is trying to complete ourselves; men are trying, and many men are trying to complete themselves too, as are women. If men are trying to do that, then we can do that together.
Men who are adversaries declare themselves to be the adversary; it’s not our fault. I mean, they say, you know, we think women are inferior, we think women should stay in the home, we think God ordered women a certain way… if naturally they are the adversaries, not because they are men per say but because of the male superiority they expel.”
« Je pense que le progrès réside dans la direction que nous n’avons pas encore prise. Les femmes ont donc été conditionnées à être passives et soumises. Le progrès réside souvent dans le fait de devenir, je dirais, assertif, plutôt qu’agressif. Car il ne s’agit certainement pas de violence. Pour les hommes, qui ont souvent été conditionnés à être trop agressifs, le progrès pourrait consister à devenir plus à l’écoute, plus bienveillants… Chacun d’entre nous cherche à se réaliser ; les hommes y aspirent, et beaucoup d’entre eux cherchent eux aussi à se réaliser, tout comme les femmes. Si les hommes s’y efforcent, alors nous pouvons y parvenir ensemble.
Les hommes qui se posent en adversaires se déclarent eux-mêmes comme tels ; ce n’est pas de notre faute. Je veux dire, ils disent : « Vous savez, nous pensons que les femmes sont inférieures, nous pensons que les femmes devraient rester à la maison, nous pensons que Dieu a ordonné aux femmes d’être d’une certaine manière… » S’ils sont naturellement les adversaires, ce n’est pas parce qu’ils sont des hommes en tant que tels, mais à cause de la supériorité masculine qu’ils dégagent. »
Les points marquants de la vie de Gloria
Elle passe la plus grande partie de son enfance en van, ne reste que moyennement scolarisée jusqu’à l’âge de 12 ans.
Elle s’occupe de sa mère dépressive très jeune, ce qui la décidera à ne jamais avoir d’enfants.
Elle tient ses racines féministes depuis sa grand-mère, présidente de la National Woman Suffrage Association, déléguée au Conseil international des femmes de 1908.
À 22 ans, elle quitte les États-Unis pour l’Inde, et y reste deux ans. Un voyage qui la transformera considérablement. Son départ aura initialement été compromis par une grossesse non désirée. Elle pourra avorter auprès d’un docteur londonien, qui acceptera de pratiquer l’opération, à condition « qu’elle ne révèle jamais son nom, et qu’elle fasse ce qu’elle veut de sa vie. »
En 1963, elle se fait passer pour l’un des bunnies du manoir Playboy de Hugh Hefner, en tant que journaliste, et sort un article dans le magazine Show, décrivant les conditions de travail déplorables des femmes.
En 1971, elle fonde avec Bella Abzug, Shirley Chisholm et Betty Friedan la National Women’s Political Caucus, une organisation ayant pour but de faciliter l’insertion des femmes à tous les niveaux politiques et gouvernementaux.
Un an plus tard, elle fonde le magazine Ms., premier magazine pensé pour les femmes, par des femmes, sur le plan intellectuel. C’est un magazine qui se veut à la hauteur de l’intelligence féminine. Elle le cofonde avec Dorothy Pitman Hughes, militante afro-américaine.
En 1977, elle fait partie des femmes nommées par le président Jimmy Carter pour sillonner les États-Unis et organiser la Conférence de Houston, connue sous le nom de 1977 National Women’s Conference. Elle est nommée aux côtés, entre autres, de Bella Abzug et Robin Morgan. Au cours de cette conférence, tenue sur trois jours, on y aborde les thématiques de la contraception, l’avortement, les soins, l’aide sociale, les droits des homosexuelles, la violence conjugale, l’exclusion des employées de maison et les lois du travail.
En 2013, Barack Obama lui décerne la médaille de la Liberté.
Durant toutes ces années, ses combats n’ont jamais cessé, et ses prises de positions n’ont jamais été tues. Sa disparition résonne comme un appel vers l’avenir, un refus d’obtempérer, une nécessité d’aller plus loin, plus fort.