Tom Ford, le nouvel empereur
Le Porno Chic est né à la presque-chute d’un empire. Tom Ford, 1994, reprend les rênes artistiques de la grande maison Gucci. À cette heure, la maison se fait vieillotte, oubliée par les adeptes de prêt-à-porter.
En parallèle de la carrière de Tom Ford chez Gucci, les années 1990 et 2000 font office de période neuve et, à vrai dire, assez excitante dans la mode et la haute couture. Si l’on garde d’un côté le souvenir de pièces de mode en tailleurs, de silhouettes de femmes costumées comme cela a été le cas pour des maisons comme Ralph Lauren, c’est aussi une époque où l’on expérimente la sexualité dans la mode.
Et pour cause, Tom Ford s’engage dans le pari : le sexe fait vendre. 1997 : les premières campagnes du « Porno Chic » arrivent sur la scène mondiale du luxe. C’est un pari qu’Yves Saint Laurent, qui verra Ford arriver à la direction artistique de sa maison, ne cautionnera pas. Après Gucci, Tom Ford se hissera à la tête de la direction artistique d’Yves Saint Laurent en 1999 pour la quitter en 2004, Saint Laurent ayant toujours refusé de reconnaître le travail de Ford au sein de sa maison : « Pour moi, le “porno chic”, c’est de l’ignominie, c’est ce qu’il y a de pire. Des horreurs propagées par une petite clique, un petit milieu de la mode qui fait beaucoup de bruit, mais qui est loin de la vie.»
À cette même époque, l’expérimentation de l’habillement est poussée à son paroxysme avec des créateurs comme Thierry Mugler ou Alexander McQueen, et les iconiques bustiers aux seins coniques de Jean-Paul Gaultier se sont imposés sur les podiums depuis la tournée « Blond Ambition » de Madonna en 1990.
Mais Tom Ford n’est pas le seul visage du Porno Chic. Il fait partie prenante d’un trio iconique des nineties et early two-thousands : Carine Roitfeld et Mario Testino.
Gucci 2.0
Petit retour en arrière. Gucci, fondée par Guccio Gucci, fils de tanneur italien, dans les années 20, a, pendant la grande majorité de son existence au cours du siècle dernier, été une marque de maroquinerie de luxe. Guccio fonde une maison de bagagerie, qui se déclinera ensuite avec sa ligne de chaussures, et de coups de force commerciaux et artistiques renversants, comme l’apparition du sac bambou en 1947. Le matériau est alors utilisé pour remédier aux difficultés d’accessibilité aux matières nobles à la suite de la guerre. Le bambou, exotique, robuste et élégant, permet non seulement la continuité de commercialisation des sacs Gucci, mais gagne aussi son pari artistique.
Ce qui cause la presque-chute de la maison Gucci prend racine vers les années 1970 et se dégrade à grands pas dans les années 1980.
D’une part, Aldo Gucci, fils héritier de Guccio, connu pour avoir été la tête pensante sur le plan business de la marque, a fait l’erreur stratégique d’accorder des licences pour l’utilisation de son logo double G à plusieurs fabricants pour produire un maximum de produits dérivés de la marque : parapluies, bibelots, briquets et autres objets raccordés à la marque, et de mauvaise qualité. En adoptant cette stratégie, Aldo a pu récupérer des sommes importantes, mais ce sur un très court terme, l’emblème de la marque ne faisant plus rêver personne.
Si vous n’avez pas vu le film : c’est à cet instant qu’intervient Patrizia Reggiani, femme de Maurizio Gucci, petit-fils de Guccio Gucci (nous avons pris la liberté de ne pas énumérer tous les membres de la famille). Patrizia, véritable croqueuse de diamants, voit d’un mauvais œil la chute de la maison, grâce à laquelle elle pouvait se permettre une vie de luxe. Elle va alors exercer une pression sur son mari pour que ce dernier rattrape la catastrophe. Héritant de 50 % des parts de la maison à la mort de son père, il se donne pour mission de redorer le nom de la maison.
Cependant, à force d’épuisement et de plusieurs années de mise en échec de la maison Gucci, Maurizio ne semble pas tenir le bon filon pour accomplir sa mission. Le résultat : de 1989 à 1993, la maison Gucci essuie une perte de 30 millions de dollars.
Tom Ford fait son entrée en scène dans ce contexte, pas moins désastreux, mais laissant toute la place à un changement radical. Le champ des possibles n’a jamais été aussi large pour la marque. Domenico De Sole devient PDG de Gucci ; la maison n’appartient désormais plus à la famille, et ce dernier choisit Ford pour en reprendre la direction artistique.
« When something loses its shock value, it loses its fashion value. »
- Tom Ford
Le Porno Chic est lancé. Les mocassins Gucci deviennent des paires de talons, le velours, matière d’élégance et de délectation, se décline en rouge sang, orange pétant, et la soie glisse sur le corps des mannequins en vert pomme et bleu nuit dans des chemises décolletées jusque sous les seins. Les collections pour hommes comme pour femmes deviennent désirables : touche-moi des yeux, garde tes mains à distance.
A gauche : Ludovico Benazzo et Georgina Grenville par Mario Testino pour la campagne Gucci automne-hiver 1996
A droite : défilé Gucci Printemps/Été 2002
Carine Roitfeld, papesse de Vogue France
Carine Roitfeld, éditrice en chef de Vogue France à l’époque, soutient largement le créateur. Les campagnes publicitaires prennent un air de provocation, attirent un public plus jeune, et fait couler de l’encre à flot. Pour Tom Ford, il n’y a pas de bad buzz.
Et du bad buzz, il est difficile d’en faire plus quand à la même époque, Maurizio Gucci se fait mystérieusement assassiner, après avoir vendu ses parts, et divorcer de Patricia Reggiani, le 27 mars 1995. Le 17 janvier 1997, Patrizia Reggiani est arrêtée par la police chez elle, à Milan.
Le Porno Chic, plus qu’une esthétique, sacralise la chute d’un empire, phœnix renaissant de ses cendres, sur fond de scandale et de velours rouge sang. C’est une époque entière qui sera définie par ce dernier.
Patricia sort de prison en 2016, mais aurait pu sortir en 2011 sous libération conditionnelle, chose qu’elle a refusé ; la seule condition pour sortir étant de trouver un travail : « Je n’ai jamais travaillé de ma vie, je n’ai pas l’intention de commencer maintenant. ».
Le Porno Chic n’est pas qu’une affaire d’esthétisme, c’est un mouvement d’une période de scandale et de désacralisation totale de la mode, sur fond de mystère.
Carine Roitfeld et Tom Ford, deux faces d’une même pièce
Carine Roitfeld, éditrice en chef de Vogue France de 2001 à 2011, ne s’est jamais cachée de son enfance bourgeoise du 16e arrondissement de Paris. Elle a commencé mannequin, puis journaliste. Elle rencontre Tom Ford, et le coup de foudre artistique est instantané. À la même époque, Condé Nast l’approche pour prendre la tête de Vogue France. Elle va soutenir Ford avec une ferveur de Marie-Madelaine.
Carine Roitfeld, encore aujourd’hui surnommée la « reine du Porno Chic », a traîné avec elle quelques chaînes tout au long de sa carrière. Elle a été controversée, critiquée à son arrive chez Vogue pour sa responsabilité artistique dans le mouvement erotico-chic.
Comme elle le confit dans son intervention sur France Inter en décembre 2025 : « Quand on a la chance comme moi de travailler depuis vingt-sept ans avec Tom Ford, ensuite de partager dix ans de la vie de Karl Lagerfeld, et aussi, il ne faut pas oublier, Ricardo Tischi, que j’ai aidé à aller chez Givenchy. »
Le 1er mars de cette année 2026, elle poste un carrousel de photos sur Instagram de l’époque des défilés Porno Chic Gucci. En description :
« Ce sont des images qui ne vous quittent jamais. La fin des années 1990, le début des années 2000. Gucci. Tom. Mario. Et une énergie particulière dans l’air.
Ils appelaient ça le « Porno Chic ». Le mot était provocateur, presque excessif, mais par-dessus tout, il parlait de liberté. Une nouvelle façon de voir la sensualité.
Nous étions plusieurs à écrire cette histoire, sans vraiment penser à l’impact que cette dernière aurait. Tom Ford avec sa vision, Mario Testino avec son œil, et moi, au milieu de tout cela, suivant mon instinct et proposant parfois des choses un peu folles, comme ce string Gucci, devenu une image. »
Carine Roitfeld par Inez & Vinoodh
Mario Testino, la dernière pièce maîtresse du puzzle
Certes, Testino est un grand photographe de mode, avec une identité visuelle aussi marquée et reconnaissable que celles de photographes comme Martin Parr, mais il est aussi à l’origine d’un mouvement brut nouveau. Il cumule plusieurs inspirations majeures, issues tant de ses idoles que son enfance passée au Pérou et ses étés d’adolescent au Brésil. Testino vient à l’origine d’un décor grave dans les études et la religion catholique. La photographie est davantage arrivée dans sa vie comme un ange annonciateur d’une nouvelle voie a laquelle rien ne le prédestinait réellement. Pourtant, la sensualité inhérente aux plages brésilienne s’imprime dans son esprit comme une esthétique à part entière, et son cadre religieux l’empêche assez vite de s’exprimer comme il le souhaiterait. Il est également très influencé par la photographie de Cecil Beaton.
C’est dans les années 1970 que Mario Testino quitte le Pérou pour Londres. Et la machine se lance.
Sur son site officiel, on peut y lire une description de son art :
« Le langage artistique de Testino a toujours transcendé les frontières du genre, mêlant et remettant en question la masculinité et la féminité, pour évoquer davantage la sensualité que la sexualité. »
Campagne Gucci printemps-été 2003
Parmi les exubérances de sa carrière, il est toujours assez surprenant de notifier qu’en 1997, l’année même de la naissance du porno chic, et donc de sa grande responsabilité dans l’apparition du mouvement, Testino photographie la Princesse Diana dans un portrait sobre, mais signe Mario. La figure de Lady D, tant iconique pour son esthétisme, figure de mode, avec la Revenge dress, est aussi le visage chéri de l’Angleterre. Son penchant pour la remise en question des préceptes de la monarchie anglaise l’auront sûrement amenée à se laisser prendre en portrait par le photographe.
« L’une de mes plus belles expériences a été de photographier la princesse Diana. Non seulement cette expérience en elle-même était extraordinaire, mais elle m’a ouvert des portes, car c’est ainsi que j’ai commencé à photographier les familles royales d’Europe. Cela s’inscrit dans mon attachement à la tradition et à la famille. »
L‘esthétique Porno Chic
Collection Automne/Hiver 1997, Tom Ford, par Mario Testino
Sur le site de Mario Testino, on peut lire :
La collection automne-hiver 1997 a vu le jour à un moment où le monde commençait à prendre conscience de ce que signifiait le fait d’être surveillé. « Les gens avaient commencé à se sentir observés en permanence », se souvient Testino. « C’est ce qui m’a donné l’idée de réaliser une campagne qui donnerait l’impression d’avoir été filmée par des caméras de vidéosurveillance, un monde où l’on n’est jamais vraiment seul. »
Le Porno Chic, c’est donc un mouvement ne du voyeurisme. À la manière des réplicants de Blade Runner, le film de science-fiction légendaire de Ridley Scott, sorti la décennie précédente, les mannequins de la campagne apparaissent en être génétiquement parfaits, a l’apogée de l’esthétisme du corps et de la matière qu’on y dépose, lumière froide, impersonnelle, regard fige dans le temps. C’est à se demander qui est le plus voyeur : nous, spectateurs fascine par ces créatures de métal froid, ou eux, au travers de l’objectif, réplicants surhumains loin de nos imperfections du quotidien.
En plus de la froideur émanant des photographies, la transgression sexuelle apparaît à l’écran. On y retrouve une homosexualité latente, un plan à trois mécanique, des tissus tresses sur le corps comme une seconde peau, une armure.
Toujours dans cette continuité de la fascination de la transgression, regarder une campagne Gucci à l’époque, c’est regarder depuis son canapé bon marché une jeunesse dorée, une jeunesse qui crie le chic et l’élégance provocatrice que nous, nous n’avons pas. Eve nous tend une pomme dont nous n’aurons jamais l’idée du goût. Si l’on se garde du péché, ce n’est pas par conscience, c’est par manque d’argent.
Pommettes proéminentes, lèvres plus pulpeuses, sourcils arches, des visages prêts pour le flash de l’objectif photographique comme pour un duel destine à nous remettre à notre place. On retrouve ce genre de narrations dans certaines séries contemporaines, mettant en scène des adolescents richissimes en proie une décadence sexuelle et relationnelle camouflée de domination. C’est le cas de la série espagnole Elite, grand succès de 2018, bientôt 10 ans déjà que l’on voyait ces jeunes acteurs propulses au-devant de la scène en exploitant les thèmes divers des travers de la richesse, de la jeunesse, et de sa capacité de débauche. Tout l’enjeu narratif se joue ici : les faiblesses individuelles se retrouvent effacées, jusqu’à inexistantes, tant que la domination par le physique et le luxe le permettent.
Le Porno Chic de Gucci, c’est un peu de ça. Le processus narratif esthétique des campagnes de 1997 force a la fascination, jouissive si l’on s’y identifie, franchement repoussante si l’on supporte mal la provocation gratuite. Quoiqu’il en soit, Ford, Roitfeld et Testino ne se sont pas contentés de gagner le pari de faire renaître la maison de luxe de ses cendres. Le cercle restreint du porno chic a inscrit un mouvement esthétique de mode dans l’histoire.
























