En 1994, Prêt-à-porter, de Robert Altman, représente le monde de la mode au travers de la Paris Fashion Week. Nominé pour deux Golden Globes, le film se présente comme un drame sarcastique, tant sublimateur, tant moqueur de l’industrie de la mode. Une proposition d’un film de mode total, ce qui, concrètement, nécessite de regrouper plusieurs points.
Björk avec Jean Paul Gaultier lors de son défilé automne-hiver 1994-1995 à Paris, filmé et incorporer par Robert Altman dans son film Prêt-À-Porter.
Ce qui caractérise le travail de Robert Altman dans ce film, c’est sa capacité à nous donner à suivre plusieurs personnages, sans savoir si leurs destins vont se croiser, et si c’est le cas, en quoi cela aura de l’importance. Dans Nashville (1975), il avait proposé ce même schéma, avec environ 24 personnages principaux. Ici, l’histoire fonctionne de la même manière : du meurtre d’Olivier de La Fontaine (Jean-Pierre Cassel), qui induit le remut de la presse en pleine fashion Week, a la reporter Kitty Potter (Kim Basinger) se niche sur toutes les petites et grosses nouvelles de la saison. D’un autre côté, la femme de La Fontaine, Isabella (Sophia Loren) préfère retrouver son amant Sergio (Marcello Mastroianni), qui a d’ailleurs assisté à la mort de son mari alors qu’ils prenaient le taxi ensemble. La raison de la mort sera annoncée par les inspecteurs Forget et Tantpis (respectivement Michel Blanc et Jean Rochefort) et révèlera un étouffement par un moreau de lard. Cela n’empêchera pas la police de considérer la théorie du meurtre tout le long du film. Bref. On passe à une Julia Roberts dans le rôle de la reporter Anne Eisenhower arrivant au Grand Hôtel de Paris, avec une chambre déjà occupée par Joe Flynn (Tim Robbins), reporter sportif, coincé à Paris pour écrire sur le fameux meurtre. Choix d’Altman : enfermer ces deux personnages dans la même chambre, luxure a volonté, entre le luxe évident de l’un des plus beaux hôtels de Paris, champagne et robe de chambre, faisant retomber la pauvre Anne dans son alcoolisme, entrainant avec elle Joe a trompé sa femme, résultat, aucun scoop à servir de la semaine pour les deux reporters. Chacun ses drames, puisque la couturière Simone Lowenthal interprétée par Anouk Aimée, d’ailleurs amante d’Olivier La Fontaine, apprend que son fils a vendu sa maison de couture à de riches marchands de bottes texans. Pour cause, le dernier défilé de Lowenthal sera fait de femmes nues sur un podium. Les femmes, ça se venge. Entre Cort Romney (Richard E. Grant), pour Christian LaCroix, qui trompe sa femme Violetta avec le designer Cy Bianco (Forest Whitaker), c’est sans savoir que Violetta elle-même le trompe avec l’assistant de Cy Bianco. Apparemment, les rectangles amoureux aussi existent.
Du mal à suivre ?
C’est normal, entre les histoires croisées, et celles qui n’ont tout juste rien à faire ensemble, Altman propose un scénario co-écrit avec Barbara Shulgasser calqué sur l’atmosphère de la Fashion Week parisienne.
A vrai dire, on comprend mal, on ne sait pas où donner de la tête, mais tout s’agite, comme une casserole trop remplie qui déborde quand les pates sont cuites. Tout ne tient qu’à un fil, et notre lobe frontal en prend un coup. La mode est un monde en perpétuelle évolution, l’hystérie règne, mais la création prend le dessus. Si la mode existe, c’est avant tout une affaire d’identité, une affaire de ce que l’on veut montrer au monde. Une personne qui ne s’habille « pas à la mode » a tort de penser qu’elle ne se rattache à aucun mouvement de pensé. Elle se rattache à la communauté de gens qui pensent pouvoir dire qu’ils ne sont pas intéressés par les codes modernes de l’habillement, qui sont d’ailleurs un écho direct à l’époque et a la société contemporaine aux vêtements, et donc qu’ils se sentent parfaitement détachés du système. Problème dans la manœuvre, comme un créneau raté, ça en dit déjà beaucoup sur leur assurance et leur positionnement face au monde. Bref, la mode est une affaire sérieuse.
Mais jusqu’où ? Est-il vraiment utile de s’affoler pour une paire de talons cassés, aussi chère soit-elle ?
Dans la scène de défilé nu, la remise en question est claire, il s’agit de se demander si la mode est si vitale à l’être humain. Le corps nu est le corps a l’état naturel, y mettre des vêtements c’est le rendre social, et y mettre des vêtements chers, de haute couture, designés dans des formes et matières de création unique, c’est l’éloigner encore plus de sa source, de son essence, de son identité… ou pas, si l’on considère la mode comme moyen d’expression de soi. Finalement la réponse apportée est trouble, un peu grise, mixte. La mode est belle, la mode rayonne de rires, de pleurs, d’hystérie, elle est belle et sublime, mais faut-il encore lui enlever au moins un peu de crédit pour se détendre sur le fait qu’on n’ait pas réussit à se choper le Bel Air de Balenciaga qui de toute façon nous aurait pris 5 mois de SMIC ? Isabelle Huppert est l’égérie de la marque, mais forcés de constater, nous n’avons pas son budget. Ce film représente tant la mode avec une tendre affection qu’une critique certaine. A vrai dire, Prêt-A-Porter fait penser à une douce satire, comme cette copine hystérique, hyper active, qui pleure sans cesse aux peines de cœur, mais qu’on aime bien, elle nous réconforte aussi dans les moments difficiles
A la manière d’une exposition ,
Comme si l’on visitait la fondation Dior ou Alaia de Paris, la caméra fait de nous des spectateurs, mais au-delà de ça, des observateurs. Les mouvements de cameras suivent les personnages, on observe dans plusieurs scènes leurs actions depuis des reflets de miroirs, a vrai dire, nous sommes voyeurs. Mais ne vous en faites pas, nous sommes vite excusés de notre vice, les personnages eux-mêmes sont là pour se regarder les uns les autres. La caméra bouge de droite à gauche, puis de gauche à droite, nous lisons un livre de dramas huppés tissés de vulgarités mondaines et de fascination. On aime souvent dézoomer, ou zoomer sur des situations. Une scène qui nous a marqués : le concours de chien d’Isabella au début du film. La caméra filme le podium puis dézoome pour nous laisser apparaitre la scène. Des gens assis sur la pelouse, des chiens coiffés regardés à leur insu, des petits mentaux côtelés pour prouver que si l’on est chien, au moins, on a du style. Pauvre bête.
Le comique de la mise en scène nous embarque aussi. Lorsque les rédactrices de Elle et Vogue se voient attribuées les suites d’hôtel de chacune, elle se rendent compte que leurs suites ont été inversées. Et le simple, pour faire glousser, ça marche. Pas besoin d’élaborer une mise en scène maniérée et pleine de sous-entendus quand par le moins, on montre le plus. Les deux femmes, ayants des suites, a vrai dire, collées, s’insurgent de ne pas avoir la bonne ! pour cause : un plan, délimité par deux barrières d’escaliers, deux portes l’une à côté de l’autre, et des assistants, identiques, des mimiques identiques. La scène est aussi pauvre (attention dans le bon sens) que l’élévation intellectuelle des personnages. Suite identique, certes, de la porte à côté, certes, avec la même déco, certes, mais mon dieu, ce n’est pas la suite a mon nom !
Les plans sont rarement statiques, il y a du mouvement de camera, des changements de focales, tout pour nous permettre de zyeuter au bon moment, au bon endroit. Le film est à l’image de l’industrie, en effervescence, en mouvement, en voyeur. La notion de reflet, évoquée un peu plus haut avec les miroirs, sert aussi de rappel au doute que nous pouvons nous permettre de porter sur les personnages et leurs intentions. Encore une fois, propos simple, mise en scène simple.
Le name dropping du film, ou l’art de nous satisfaire les oreilles :
Ce qui fait de ce film un film de mode total, c’est aussi le casting, casting caviar, casting gratin de la haute, en fait, il y a tout le monde. Puisque Julia Roberts s’alcoolise dans le Grand Hôtel, Sophia Loren rejoint Marcelo Mastroianni son amant, suite à la mort de son mari, Jean-Pierre Cassel. Anouk Aimée prépare un défilé a l’occasion de la plus grande semaine de la mode dans le monde, Kim Basinger fait des reportages a 30% réussis, mais comme Closer, qui vendent. Michel Blanc et Jean Rochefort mènent l’enquête. Casting franco-italiano-américain, pour honorer les grands noms de la mode. Mais, en dehors des acteurs (dont on a largement écourté la liste, sinon on aurait cité François Cluzet dans le rôle de l’assistant de Nina Scant (Tracey Ullman), rédactrice chez Vogue), il y a, bien évidemment, les designers d’une part, et les models de l’autre. Première apparition : celle de Thierry Mugler répondant aux questions faramineuses de Katty Potter. Plus tard on découvre Jean Paul Gaultier, subissant le même sort. On peut lister Christian Lacroix, Sonia Rykiel, Gianfranco Ferre pour la maison Dior, Issey Miyake, et nos bien-aimés models Linda Evangelista, Naomi Campbell, Christy Turlington, Carla Bruni, Claudia Schiffer. En outre, Björk défile pour Jean Paul Gautier, Cher se fait interviewée par Katty Potter, Rossy de Palma apparait comme assistante de Lowenthal, et pour finir, Harry Belafonte, lui aussi interviewé par Potter (on vous avait prévenus, elle est sur tous les fronts), se fait éclipser par Isabella de La Fontaine s’évanouissant après avoir revu le visage de son bel amant, Sergio. Ce n’est pas un peu, mais beaucoup de visages pour un seul film de deux heures.
Ce qui fascine, c’est tout ce qui nous a échappé, mais bien dit dans les crédits : les marques ayant participé au film. Dans les accessoires, Prada, Doc Martens, Céline, Adidas, Levi’s, Lacoste, par exemple, et pour les props, Bottega Veneta, Gucci, Louis Vuitton, et comme dans la mode, il y a de la photo, Leica ou encore Polaroid.
Dans les remerciements spéciaux aux designers : Azzedine Alaia, Giorgio Armani, Chanel, Comme des Garçons, Yves Saint Laurent, Hermès, Nina Ricci, Kenzo, Paco Rabane (pour ne citer qu’eux). Pour trouver les models, il a fallu se tourner vers les plus prestigieuses agences, comme Elite Models ou Ford Models.
Tant dans la réflexion, la mise en scène, que le casting, les cameos, les marques, Prêt à Porter est un hommage total à la mode, une critique, une exploration. Il y a matière à réfléchir, et à se faire plaisir. Altman a même réussi à se moquer gentiment de Vogue, Harper’s Bazaar et Elle, magazines les plus prestigieux de l’industrie, en referment un piège sur chacune des rédactrices. On vous laissera le plaisir de découvrir lequel, et la résolution pensée par les trois femmes… toujours aussi satirique.
Après une bande originale de Michel Legrand, c’est sur la Vie en Rose interprétée par Grace Jones que se termine le film. Une note de charme, de french, de légèreté pour la fin. Et vive Paris !