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Lookbook : PJ Harvey

Retour en détail sur une fashion Icon du rock alternatif

“Hey kids, this is a female rock star. Take some notes.”

“Hey les enfants, ça c’est une femme rockstar. Prenez des notes. »

“PJ will always be as cool as fuck.”

“PJ sera toujours p*tain de cool. »

“She doesn't sound like anything. she's a complete original. she's perfection.”

“Elle ne ressemble à rien. Elle est entièrement originale. Elle est parfaite. »

“I feel like I'm watching a nightclub act in a David Lynch film.”

Commentaire publié sur YouTube sous le clip vidéo de Down by the Water, titre de PJ Harvey sortie en 1995, publié en 2010 sur la chaine de l’artiste.

Sous les vidéos YouTube de la chaîne officielle de PJ Harvey, aujourd’hui encore, les commentaires nous rappellent que cette icône du rock est une icône des générations confondues.

Polly Jean, petite anglaise originaire d’une région digne d’un roman gothique de l’époque victorienne (Dorset), est devenue à vingt-deux ans, avec la création du groupe en trio PJ Harvey (car oui, avant que PJ Harvey ne soit qu’elle, il y avait Rob Ellis et Steve Vaughan) en 1991, une étoile montante du rock. À la manière des pop girly de ces dernières saisons, PJ est une rock girly totale, expérimentale, sauvageonne classe, icône secrète. Aucune biographie de l’artiste n’a déjà été rédigée, entourée de chiens de garde (ses managers) la protégeant quand elle s’enfuit dans sa campagne natale. PJ a toujours laissé peu de vraies traces de sa personne, en dehors de son art.

Quoique, en 2019, le cinéaste Seamus Murphy met en scène l’artiste dans un documentaire ; A Dog Called Money :

Un voyage aux côtés de PJ Harvey, qui suit le processus de création de son nouvel album The Hope Six Demolition Project, conçu par ses voyages autour du globe, en Afghanistan, au Kosovo, on encore dans les quartiers pauvres de Washington DC.

PJ, c’est aussi une force féminine identitaire revendiquée. Qu’elle se considère féministe ou non, une image aura marqué : les poils sous ses aisselles, lorsqu’elle est photographiée par Kevin Cummins dans les années 1990, deviennent un ornement, peut-être un bijou, ou un vêtement. La pilosité féminine devient non seulement naturelle, mais pratiquement sensuelle, se morphe en partie du corps désirable, comme n’importe quel autre bout d’une femme.

Mais ce qui a démarqué PJ à son époque sur le sujet de son image, c’était sa forme caméléon, son changement de style au fil des eras. Reconnue par tous comme une icône fashion du rock, tout le monde s’accorde à dire une chose : se réinventer n’a jamais été une difficulté pour l’artiste. Mais cette capacité à se renouveler prend soudain une proportion nouvelle, dans une époque où le clean girl, le Y2k, le rock girlfriend aesthetic, le mobwife aesthetic, et tant d’autres genres totalement éphémères ont pris le dessus sur Internet et les réseaux sociaux. Le paradoxe : plusieurs styles, plusieurs directions, et pourtant, selon la loi des réseaux, il est très difficile de passer de l’un à l’autre. Lorsque l’on a basé son image sur un certain style visuel, changer radicalement peut vite perdre en attrait ou apparaître en déguisement que le public oubliera rapidement. Hailey Bieber reste la clean girl suprême, Kylie Jener, autrefois porteuse du full face signé KingKylie, a adoucit son image, mais aura pris un certain temps à faire la transition. Le rebranding, un mot très populaire depuis plusieurs années, peut être salvateur, transformer une personnalité publique de risée du monde en visage crédible. Mais aussi risqué que le rebranding puisse être, il peut nous faire crouler sous les différentes esthétiques de l’image sur Instagram, TikTok ou Pinterest.

Revenir sur PJ et sa capacité à changer d’image depuis les années 1990 peut peut-être nous faire prendre un peu de recul, une bouffée d’air frais de la génération passée.

1991: PJ Harvey (the girl and the band)

Le trio sortira au début des années 1990 deux albums, Dry et Rid of Me. À cette époque, Polly Jean n’a qu’entre vingt-deux et vingt-quatre ans. Elle est déjà rock, puisque sa carrière n’a pas totalement démarré avec le groupe, elle avait déjà commencé plus jeune. Mais surtout, Polly n’a pas attendu le succès pour révéler une aura toute particulière.

Ce qui marque cette era : un visage épuré de maquillage, le contraste naturel de son visage, une peau anglaise opale, une masse de cheveux couleur chat noir, des sourcils épais, et des yeux ronds profonds. Le style de PJ au début des nineties, c’est son état le plus naturel.

Ici, elle ne porte qu’une boucle d’oreille, créole en argent, on imagine, un peu épaisse. Elle joue sur l’asymétrie en portant des vêtements simples, mais des détails significatifs. Autour de son cou, une chaîne, supportant ce qui ressemble à un petit personnage, sinon un bébé. Du décalé, presque subversif, mais presque seulement. Pas assez sal pour provoquer le choc. Juste assez de décalage pour hausser un sourcil de confusion. Ici, déjà, PJ, en une image, s’impose comme une femme dont il est difficile de ne pas scruter les détails. Ironie de la photographie : elle en est le sujet principal, pointe un miroir dans la direction de l’appareil, indirectement nous. « Vous me matez, mais moi, je vous vois. », semble-t-elle nous dire.

Pourquoi s’encombrer de vêtement, quand on a des poils ? Polly Jean retravaille la féminité : sourcils broussailleux, masse de cheveux pour couronner son visage aux traits fins, aisselles poilues. On retrouve sa chaîne au bébé sur la photographie de Rid of Me, et sa boucle d’oreille unique sur la photo de Kevin Cummins.

Avant de s’atteler à la question des vêtements, l’essence fashion de PJ repose sur son propre corps, sa propre matière, sa féminité redimensionnée, dans une époque où le grunge et le post-punk ont laissés la voie libre à la rébellion, notamment en Angleterre.

1995 : Rouge sang et Baby blue

Désormais en carrière solo, c’est à cette époque qu’elle sort son album To Bring You My Love (1995). Sur la couverture de l’album, et les clips vidéo qui y sont joints, elle arbore un make-up devenu le plus iconique de sa carrière.

Le fard à paupières baby blue, les sourcils soirs, les faux cils XXL, la bouche rouge écarlate. Le tout sur son visage aux nuances d’ivoire. Ce qui la caractérise à cette époque, c’est l’expérimentation musicale, qui, dans le cadre de sa vie, va de pair avec l’expérimentation de son image.

Wonder Woman !

Dans l’interview qu’elle a dédiée au magazine I-D en 1995, elle revient sur un évènement de sa vie qui définit la perception que la jeune femme a d’elle-même à l’époque : après plusieurs dépressions, désormais âgée de vingt-cinq ans, elle ressent pour la première fois la libération de décentraliser la question du monde, de soi. Sortir de sa morosité lui aura appris une chose, ou c’est peut-être cela même qui l’a faite sortir de sa morosité : tout n’a pas toujours été à propos d’elle.

Ces couleurs sont-elles la symbolique d’une nouvelle ère, plus qu’artistique, mais profondément identitaire pour la jeune femme à cette époque ?

Sur la couverture d’I-D, elle porte un soutien-gorge aux couleurs états-uniennes faisant écho à son maquillage. Le succès international a comme une odeur de fête. C’est l‘occasion de porter une robe bleue pailletée sur scène.

Comme beaucoup d’icônes du rock, la garde-robe de Polly n’est pas référencée. Il ne tient qu’à nous d’aller en frip’ chercher la perle.

To Bring You My Love, c’est aussi la période du rose, des couleurs vives, et de l’expérimentation des matières, avec du skaï, et des coupes très moulantes. PJ Harvey se penche sur des styles sur lesquels personne ne va vraiment. Elle est la seule à se ressembler, la seule à choisir une combinaison rose ouverte jusque sous les seins, avec une paire de talons jeune et bleue. Le tout avec le même maquillage rouge/blanc/bleu.

Henry Lee : l’enfant terrible de PJ et Nick Cave

1996, Murder Ballads, Nick Cave and The Bad Seeds.

À ce moment-là, Cave ne sait pas encore qu’en proposant à PJ de venir interpréter un des titres de l’album avec lui, ils tomberont amoureux. La chanson, pour les parts respectives de Cave et PJ, n’est enregistrée ni dans les mêmes studios, ni dans les mêmes pays.

C’est le tournage du clip, réalisé par Rocky Schenck, qui forcera les deux à se regarder dans les yeux jusqu’à devenir amants. D’une certaine manière, si on décide de regarder le clip de Henry Lee, on les regarde tomber amoureux IRL. Très romantique, surtout quand on sait que la chanson est inspirée des murder ballads du XVIIIe siècle, littéralement des ballades de meurtres. Ces comptines aux allures morbides retraçaient des histoires de meurtres sordides. Une sorte de tradition, gardée, récupérée, jamais abandonnée par la musique folk et country. La chanson Henry Lee tire des inspirations préexistantes, on parle de Young Hunting, murder ballad dans laquelle un homme ayant annoncé à sa femme enceinte qu’il est amoureux d’une autre se fait assassiner à coups de couteaux par cette dernière.

Romantisme, on a dit. Mais surtout rock.

Dans le clip, les futurs amoureux prennent le parti de porter le même costume. Ainsi, nous retrouvons PJ, en costard et chemise blanche. Il ne reste plus rien de la Polly qu’on a connue, a première vue.

Ce n’est pas la première fois que l’artiste enfile un costume. L’année précédente, pour le clip de This Is Love tiré de son album To Bring You My Love, elle portait un costume blanc à pattes d’eph alors qu’elle jouait de la guitare et chantait les paroles de sa chanson sortant de sa bouche rouge. Les costumes, Polly Jean connaît. Cette fois-ci, c’est une question d’unisson, et de sobriété. Le destin tragique des amants de Henry Lee, au-delà d’être lié par Nick Cave et PJ Harvey, sont liés par l’identité. Les deux amants se fondent dans la vidéo. On perçoit un alter masculin, et un féminin. Ils sont le double l’un de l’autre. Sans le savoir, PJ nous annonce ce qui sera l’une de ses histoires d’amour les plus connues. Elle-même ne devait pas s’en douter.

Le costume qu’elle porte est un signal de sobriété d’une part, également de sagesse. Nous avons évoqué qu’il ne reste rien de la Polly que nous avons connue : c’est faux, ses ongles rose fuchsia et son collier au pendentif épais restent. Historiquement, le costume chez PJ Harvey est une affirmation tant de sa féminité, que de sa place d’icône dans le rock alternatif. Quand PJ se tourne vers d’autres couleurs que le rose, le bleu, ou les matières texturées variées, c’est toujours pour enfiler un costume. Jouer de la guitare en costard talon porte un goût de revanche, chanter aux côtés de Nick Cave dans la même tenue rappelle son statut d’égal en tant que femme. La vidéo respire l’amour et le romantisme, mais PJ n’est pas moins que Cave.

Relation karmique : Ann Demeulemesster

En 1991, il y avait le corps et les bébés autour du cou pour parler de sa féminité.

En 1995, il y avait les faux cils, les minijupes en skaï, les rose fuchsia, les costumes à talons pour parler de son désire de l’autre.

En 1996, il y avait les costumes sobres pour parler de son amour.

En 2001, sur scène, il y avait les minijupes et les soutiens-gorges noirs pour revenir aux sources.

Mais, de 1995 à aujourd’hui, une créatrice a fait son entrée dans la vie de l’artiste et n’en est jamais sortie. Quand PJ avait besoin d’une armure, c’est vers elle qu’elle s’est toujours tournée.

En 1995, Ann Demeulemesster offre à PJ Harvey une veste en cuir, comme une cote de maille à porter en cas de détresse.

Ann Demeulemesster, c’est du bohème chic, c’est du noir, du blanc, du métal. Ce sont des silhouettes de corbeaux conquérants. C’est le choc des matières entre le cuir et la soie (revue lors du défilé automne hiver 2024 – 2025 de la marque, sous la direction artistique de Stefano Gallici, qui avait alors rendu hommage à l’ADN de la marque). C’est une féminité sombre et poétique. C’est une balle de plomb dans du papier de soie. C’est la définition de PJ Harvey.

On retrouve autant de créations de Demeulemesster dans la garde-robe de PJ qu’on retrouve de titres de PJ dans les écouteurs de Demeulemesster.

Les deux femmes ont fait pacte de reconnaissance, il y a plus de trente ans de ça.

 Il suffit de regarder plus que d’expliquer.

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